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À 125 ans de Notre Amérique
Par Pedro Pablo Rodríguez Traduit par Alain de Cullant
En un peu plus de quatre mille mots José Martí a réussi à concentrer une des analyses les plus lucides et rénovatrices sur les sociétés latino-américaines de son époque, à la fin du XIXe siècle. Notre Amérique.
Illustration par : Orlando Rodríguez Barea

En un peu plus de quatre mille mots José Martí a réussi à concentrer une des analyses les plus lucides et rénovatrices sur les sociétés latino-américaines de son époque, à la fin du XIXe siècle. Notre Amérique, un écrit publié en 1881 dans La Revista Ilustrada de Nueva York pour la première fois et ensuite dans le quotidien mexicain El Partido Liberal, est l'un des plus brillants textes fondateurs de la pensé latino-américaine, qui se battait encore alors pour se construire comme une façon de comprendre la nature originale de cette région, les caractéristiques, les potentialités et les buts communs nuancés par les aspirations qui conformait la croissante institutionnalisation des sociétés nationales bourgeoises.

Ce fut un texte-clé dans un moment-clé de l'histoire continentale, quand la région se réinscrivait rapidement dans les circuits internationaux des mouvements du capital, déjà en transit vers sa phase monopoliste, et quand de nombreux signes de la modernité s’établissaient dans ces sociétés et donnaient lieu à de profonds changements de mentalités, de coutumes et d’aspirations. L'Amérique Latine, comptant déjà depuis 1889 la République du Brésil, a renforcé sa présence dans le monde et, á la fois, était reconnue comme une zone d’importance en sens très divers pour les puissants intérêts et les grandes puissances qui marquaient les cours de l’époque.

Les processus de modernisation ont été notablement contradictoires en Amérique Latine, bien que le critère qui prédominait dans les élites intellectuelles et socialement hégémoniques tendait à offrir une vision unilatérale du ton positif et d’une confiance illimitée dans un avenir relativement proche qui effacerait les distances avec les centres du pouvoir hégémonique du capital. Une vision optimiste prédominait donc alors, renforcée pour beaucoup dans la solidité de l'analyse scientiste qui imprégnait le positivisme philosophique et dans le contrôle majoritaire des États par les politiciens libéraux. Pendant ce temps, le conservatisme traditionnel et son expression institutionnelle et idéologique dans le catholicisme reculaient de plus en plus quand ses représentants montaient, avec plus ou moins de discrétion et d’enthousiasme, dans le fougueux train de la modernité.

Notre Amérique s’inscrit à ce point de changements intenses sans se réfugier dans le maintien à outrance du passé et des traditions, s’ouvrant à cet esprit transformateur, mais avertissant aussi les tensions difficiles et novatrices qui s’exprimaient déjà entre un type de société franchement archaïque et en recul et une autre impliquant la nouveauté, le cosmopolitisme, l’amélioration. Comme cela est habituel, le jugement de l’époque tentait de justifier presque toujours le présent qui s’instaurait et qui cherchait de se défaire de combien l'élément précédent entravait l'avance impétueuse de la modernité.

Le combat des idées et dans la pratique sociale entre la tradition et la modernité tentait en quelque sorte, bien qu’il ne dise pas explicitement, de reconstituer les relations de pouvoir à l'intérieur de chacune des sociétés nationales et de créer de nouveaux équilibres sociaux qui pourraient conduire à des alliances circonstancielles ou plus durables et même à l’absorption ou à l’incorporation des anciens secteurs dominateurs dans les processus de modernisation, dirigés avec hégémonie par la bourgeoisie rurale naissante, les puissantes bourgeoisies commerciales et les naissantes bourgeoisies industrielles. En vérité, le combat le plus violent n’était pas entre ces secteurs émergents et les vieilles oligarchies de la terre mais surtout entre ce que l’on appelait alors la civilisation et la barbarie.

Durant les dernières décennies du XIXe siècle, la pression sur les classes et les couches les plus modestes dans l'échelle sociale, identifiées avec la barbarie, de composition ethnique ne venant pas d’Europe et de leurs descendants créoles, a augmenté exponentiellement. Les Indiens et les Noirs, les llaneros et les gauchos, ont souffert des atrocités de tous genres afin de les exterminer ou de les transformer en travailleurs modernes disciplinés. Ils étaient les barbares qui empêchaient la civilisation, le progrès, l’avance de la région par le biais de la modernité, de l'industrialisation, du capitalisme, de la ville moderne, des nouvelles formes de vie.

Par conséquent, dans son essai Martí se meut sur un terrain mouvant, difficile à saisir dans son essence et dans ses contours, franchement contradictoire, de sorte que peut-être le plus grand mérite du discours de Notre Amérique soit la retenue et l'équilibre de ses jugements indéniablement passionnés et de la verticalité de sa posture. Ce fut son regard approfondi et dialectique en même temps pour son empressement de fouiller justement dans les tensions auxquelles ont été soumis nos peuples et le poussant à adopter une stratégie discursive obligée pour, au moins, de ne pas opter pleinement la logique qu’imposait la raison moderne, la renversant dès qu'il a pu.

C’est pour cette raison que Martí élude le traité, tant à la mode alors comme le summum du discours intellectuel, en particulier de celui ayant une perspective scientifique : il n’avait pas le temps pour écrire le traité fondamental avec des intentions d’étude définitive, il ne se permettait pas aussi l’urgence de traiter et de répondre à la problématique continentale, et je suis absolument convaincu qu’il n’a jamais voulu faire ce type d’examen exhaustif et intense. Il devait profiter de sa grande expérience de son exercice du journalisme durant une bonne partie de sa vie, en particulier au cours des années 1880, lors desquelles il a envoyé ses Scènes américaines à des dizaines de journaux hispano-américains, et de l'acceptation par la majorité de ses lecteurs de sa prose rénovatrice, colorée, pleine d'images qui éclairaient l'argumentation.

C’est la raison pour laquelle la critique et la chronique recréant les événements se transmute, dans le cas de Notre Amérique, en l’essai analytique qui, cependant, ne suit pas les voix utilisées en cette époque. Pour Martí il s’agit de trouver la clé de l'énigme de nouveaux peuples, des cultures différentes aux anciennes d'autres continents, et de construire la sortie de ses dilemmes de toujours, alertant les nouvelles circonstances qui apparaissaient et qui tendent à renforcer la position subalterne, dominée de la région.

Le texte, devant être alors organisé par Martí, en pleine conscience, depuis d'autres perspectives, depuis une autre logique et depuis une autre façon d'argumenter, étrangère celles de la raison moderne et souvent s’y opposant.

Le texte est divisé en six parties par des marqueurs typographiques qui les indiquent et il se développe au long de onze grands paragraphes, certains d'entre eux extrêmement longs. La longueur du paragraphe est caractéristique du style mature de Martí, comme on peut le voir dans ses Scènes Américaines mais, dans le cas de Notre Amérique, il ajoute le fait que chacune de ces unités d'écriture peut être lue comme si c'étaient un texte en soi, avec lequel l'auteur parvient à transmettre un examen suffisant du sujet traité dans chaque paragraphe. On pourrait dire que le texte est, en quelque sorte, la combinaison de onze petits essais. Cela ne signifie pas, bien sûr, que ces unités ne se combinent pas entre elles pour, ensemble, offrir le problème continental et la perspective unitaire de l'affronter et de placer nos peuples sur les chemins de son développement, propre, indépendant et original.

La première partie, de deux paragraphes, fonctionne comme une synthèse du texte. Le premier exprime précisément l'importance de l'écrit, c'est-à-dire, des idées pour la réalité vécue par nos peuples. Deux phrases finales ferment chacune des deux thèses centrales du paragraphe. La première, « Il faut réveiller ce qui reste de village en Amérique » ; la seconde est bien connue, elle nous montre l'importance de la pensée ce réveil nécessaire et urgent : « Les tranchées des idées valent plus que les tranchées de pierres ». On observe que les deux phrases possèdent un franc caractère aphoristique qui, indubitablement, a contribué à sa popularité et qui, dés le début de l'écriture, montrent leur fonction projective vers le devoir être que son auteur trace pour la région. Le deuxième paragraphe est une continuité de ces images : Martí argumente ainsi avec un sens singulier du didactisme l'idée centrale, avec celle que ferme le paragraphe et cette partie du texte, exprimant à fois le desideratum de l’essai, c'est-à-dire son appel à l'unité continentale : « C’est l’heure du dénombrement et de la marche unie, et nous devons aller en carré serré, comme l’argent à la racine des Andes »

La deuxième partie est un long paragraphe contre ceux qui n'ont pas la foi en leur patrie et leur peuple, dans lequel il manifeste sa perspective contraire à l'opinion qui prévalait quand il déclare : « Ces fils de notre Amérique, il faut les sauver avec leurs Indiens… ». Cette proposition est une claire prise de parti martiana avec les peuples indigènes et une reconnaissance de la profondeur des changements requis dans la région. Il attire l'attention sur les vives critiques contre ceux qui renient leurs origines, les qualifiant d’avortons d’insectes nuisibles et de traîtres.

La raison pour l'émotion évidente de ce paragraphe se voit dans la partie suivante, l'un des plus intenses de l’essai, composée de trois paragraphes. Là il insiste sur la fierté de notre Amérique, où « des facteurs si décomposés, jamais, en moins de temps historique, ont créé des nations si avancées et compactes ». Il s’agit donc d'un démenti formel envers la thèse si répétée, même de nos jours, du retard de nos peuples, de l'échec de nos sociétés. Toutefois, il est clair que, pour Martí, le grand problème de fond n’est pas caché, dans lequel on justifie de telles appréciations négatives et il nous dit qu’il y a une incapacité, non pas dans le pays naissant, mais chez ceux qui veulent le régir avec des lois provenant des États-Unis et de France. Martí nous place donc devant le noyau de son jugement rénovateur pour son époque : le mimétisme, la copie de modèles étrangers, la discordance entre ces modèles et la manière d'être de notre Amérique est la raison de l'échec des républiques créoles : les barbares, les ratés, ne sont pas les peuples, mais la tentative de forcer ceux-ci à vivre sous une logique et une culture du modernisme de l’occident capitaliste et bourgeois. C’est pourquoi Martí appelle à gouverner depuis notre région et nos peuples, réitérant le point de vue de la nécessité de l’originalité et l'autochtonie : « Le gouvernement doit naître du pays. L'esprit du gouvernement doit être celui du pays. La forme de gouvernement doit être conforme à la propre constitution du pays. Le gouvernement n'est rien d’autre que l'équilibre des éléments naturels du pays ». Ainsi, une nouvelle fois, l'utilisation du verbe devoir nous donne le caractère programmatique de ces phrases aphoristiques.

Les deux paragraphes suivant traitent avec profondeur qu’elle est la clé de l'énigme continentale. Dans le premier on voit la mise à l’écart des classes populaires par les républiques et Martí s'appuie sur une comparaison entre cette république créole étrangère et la grande masse populaire, et au cours de son exposition il écrit sa phrase explicite contre la thèse manifestée : « Il n'y a aucune bataille entre la civilisation et la barbarie, mais entre la fausse érudition et la nature ». Dans le sixième paragraphe il donne sa solution : former une intelligentsia connaissant son peuple et qui ne se dédie pas à copier ou venant de dehors. Cette assimilation de l'authentique est tant importante que Martí, en elle, définit la clef de la stabilité politique et sociale, car c’est ainsi qu’une place sera ouverte aux secteurs populaires : « Connaître c’est résoudre. Connaître le pays, et le gouverner selon les connaissances, est le seul moyen de se libérer des tyrannies ».

La quatrième section de l'essai est un long paragraphe qui amplifie l'analyse de la partie précédente. Là, le Cubain explique les raisons historiques depuis les conquête et les luttes de l’indépendance qui expliquent comment les nouvelles républiques n'incluent pas l'homme naturel, c'est-à-dire les classes populaires. « Le problème de l'indépendance n'était pas le changement des formes, mais le changement de l'esprit ». Et cet écart essentiel affaiblit nos sociétés, c'est le tigre intérieur pour Martí.

 

La cinquième partie, de deux paragraphes, intègre l'analyse précédente avec une vision pleine d'espoir pour l'avenir car il décrit les traits indicateurs du dépassement du mimétisme : « L’homme réel est en train de naître en Amérique, en ces temps réels ». On observe que Martí ne dit pas que tout a changé, mais que l'homme réel est en train de naître, c'est-à-dire que ce changement désiré et impulsé par lui commence : « Les lettres sont toujours de France, mais la pensée commence à être d'Amérique ». C’est pour cette raison qu’il écrit : « Créer, est le mot de passe de cette génération ». En quelque sorte, l'auteur fixe la responsabilité de ses contemporains, particulièrement des personnes lettrées, de l'intelligentsia, les lecteurs possibles précisément de Notre Amérique. Bien sûr, ce n'était pas un simple divertissement mentale mais une tâche de transformation enracinée : « Se baisser vers les malheureux et les lever dans les bras ! Avec le feu du cœur dégeler l'Amérique coagulée ! Projeter dans les veines, bouillonnant et rebondissant, le sang naturel du pays ! » Le sens programmatique du texte insiste maintenant sur le travail important de l'intelligentsia.

La dernière partie de l’essai compte deux paragraphes. L'un est une sorte de passage en revue des problèmes alors les plus actuels sans dire aucun nom de pays. La balance du critique ne s’incline pas vers le côté positif ni vers le négatif, mais signale les deux types de questions, ayant immédiatement une grande place dans ce paragraphe avec l’explication : « le plus grand risque de notre Amérique » : l'émergence des États-Unis comme puissance impériale avec des ambitions expansionnistes vers notre Amérique. Cela, dit-il, est le tigre extérieur qui tire parti du tigre intérieur. Le sens de l’urgent message d'avertissement est clair, explicite et même évident, comme celui soulevé du programme défensif : « l'impérieux devoir de notre Amérique est de s’enseigner comme elle est, unie dans l’âme et triomphatrice rapide d'un passé étouffant… ». En deux mots : il s’agit de donner une solution à l’écartement de l’homme naturel, d’équilibrer nos sociétés et de travailler ensemble pour sa défense devant le danger de la nouvelle hégémonie du Nord.

Les images se diluent en paraboles et allégories dans cette partie du texte qui, pour moi, ont un certain style biblique et le devoir d’être, pour l’action immédiate, laissant l'aphorisme et employant fréquemment le langage direct.

Le dernier paragraphe est un affrontement envers l'un des piliers de la disqualification auxquels étaient soumis nos peuples et leurs majorités populaires, et aussi une attaque tous azimuts à l'un des piliers des dominations modernes : le concept des races et de son dérivé, le racisme. Martí, preuve de son esprit supérieur et sa grande conception de l'unité du genre humain au-dessus de la diversité de ses expressions dans différentes cultures et époques, déclare son rejet en considérant comme « un mal inné et fatal » le danger provenant du peuple du Nord, expansionniste et dédaigneux de notre Amérique, à son avis, pour des raisons sociologiques, culturelles et historiques.

Pour insister sur cette analyse antiraciste qui affrontait même les principes des arguments scientifiques utilisés dans la philosophie positiviste, le darwinisme social, l’anthropologie naissante et d’autres disciplines assises dans le critère des races supérieures et inférieures, l’essai termine en appelant notre Amérique à « l’étude opportune » du problème qu’il faut résoudre pour « la paix des siècles » et, aussi, avec « l’union tacite et urgente de l'âme continentale ». Ces tâches seraient accomplies par ce qu’il appelle nouvellement la génération réelle, avec l'Amérique laborieuse et suivant le chemin préparé par les « pères sublimes », c'est-à-dire, par les pères fondateurs de la première indépendance. Il termine la fin du texte avec l'allégorie, qui rappelle sa passion pour la scène théâtrale et son désir de comprendre notre Amérique dans sa condition métisse pour ses racines indigènes : le Grand Semi depuis la colonne vertébrale du condor irriguait la semence de la nouvelle Amérique. Le mythe de la création par le père fondateur, Amalivacá, selon les Tamanacos, un peuple aborigène de l'actuel Venezuela. La tradition, jusqu’à la plus ancienne, ne représente pas un obstacle en fonction de la nouvelle de notre Amérique, pressée de changer de racine depuis son autochtonie et en fonction de ses propres intérêts.

Le propre auteur a fait de l’essai son précepte aphoristique : « Penser est servir ». Une œuvre de pensée, de service dans la lutte pour l'Amérique unie, qui voulait exprimer la raison de toutes dans les choses de tous et non pas la raison universitaire, moderne, de quelques uns, importée de l'extérieur.

Là se trouve la profondeur de ce texte qui fête les cent vingt-cinq ans de sa première publication, et qui nous guide et accompagne toujours.